La Vie à Ngara
16 mars 2009
Chers sœurs, frères et amis,
Me voilà assise dans un endroit très poétique, en pleine campagne, dans les fleurs, face à de multiples collines… c’est l’immensité ! En effet, depuis hier, je suis à Runaba pour une dizaine de jours : repos, solitude, prière…
A trois heures de route de Kigali, Runaba est tout au nord du Rwanda, à quelques kilomètres de la frontière ougandaise. Pour y accéder, (à partir de Ruhengéri), nous prenons la route des Lacs. Le paysage est magnifique. Nous suivons les caprices de l’eau qui se plaît à caresser le pied des nombreuses collines. Nous voyageons au flanc des collines, sur une piste pas très large, parfois très escarpée, tenue par les arbres pour ne pas « débouler » dans le lac ; mais c’est splendide ! Dans ce lieu de rêve, me reviennent à l’esprit quelques événements vécus ces derniers mois.
Nous sommes en saison des pluies (janv.-mai), c’est comme un long printemps. C’est à la fois les récoltes et les semences, car nous avons 2 récoltes par année. Les enfants sont très vaillants pour récolter, cultiver (préparer la terre), semer. Ils sont bien conscients qu’ils travaillent pour leur nourriture. Un jour qu’ils récoltaient les haricots avec Jeannine, ils disaient, un peu avec regret : « c’est Chantal qui a semé ces haricots, et elle ne va pas les manger ». Jeannine leur dit : « elle les a semés pour vous ». Puis elle remarque que 2 ou 3 enfants vérifient d’eux même si des haricots n’auraient pas été oubliés ou seraient tombés par mégarde… ils recueillent tout pour que rien ne se perde. Belle prise de responsabilité. Un autre jour qu’ils cueillaient des aubergines, un enfant dit : « c’est moi qui avais semé cela avec Chantal ; et on va les manger sans elle ». Est-ce l’apprentissage de la gratuité ? Après avoir semé, Zubaini dit : « cette partie, je vais m’en occuper et je vais arroser ». Nous les voyons grandir dans des prises de responsabilités et c’est très bon !
Nos enfants sont encore très rapides à la vengeance ; ils le font moins violemment qu’au début, mais que de bagarres encore ! Un jour Mafanikio rit, (se moque dit Seba), parce que celui-ci a fait une gaffe. Seba entre en colère, prend une grosse pierre et la jette sur les pieds de Mafanikio. Ouff, c’est grave, un pied enfle très vite et beaucoup. On se rend à l’hôpital. Heureusement, rien de cassé ! Seba doit réparer cet acte de violence… il est prêt à faire un travail supplémentaire, mais comme, en plus de cela, il doit trouver lui-même un geste de réconciliation avec Mafanikio, il se ferme et ne veut rien savoir de cela. « Il faudrait que je lui demande pardon, dit-il ; cela, jamais ! Ce serait m’humilier, m’abaisser ! Plutôt me faire mettre en dehors du Centre ! » Les choses restent suspendues, non réglées… Mais nous ne pouvons pas laisser Seba dans cet état de violence et de durcissement. Nous prions pour trouver le chemin de son cœur qu’il a bien enfoui. Durant ces jours, Jacqueline et Devota dialoguent avec lui, et les jours continuent de passer…. Il faut le temps…. Après une dizaine de jours, lors de la rencontre de groupe, Seba demande pardon à Mafanikio devant tout le groupe. Quel miracle de la grâce !
Ces rencontres de chaque lundi portent réellement des fruits. Ça débute par la lecture d’un passage biblique. Ensuite, chaque enfant s’exprime pour dire soit ce qu’il a compris, soit quelque chose qu’il a aimé, ou ne fusse qu’un mot qu’il a retenu…. Puis, viennent les informations, les points à discuter, points venant des animateurs ou des enfants. Ce jour-là, après la demande de pardon de Mafanikio, Devota a eu l’inspiration de demander aux disciples lesquels voudraient s’engager à la non-violence en ne ripostant pas aux injures, en ne se vengeant pas d’un coup reçu, etc. Onze sur 26 ont levé la main disant qu’ils voulaient essayer. Pendant le travail ou les moments de détente, les animateurs (trices) entendent parfois des réflexions comme : « tu m’insultes, moi je te laisse et je vais plus loin ». - «dis ce que tu veux, moi, je ne peux pas te répondre ». - « sister, tu entends ce qu’il dit, je ne réponds pas ».
A la rencontre suivante, une évaluation est faite sur cet engagement. Les uns disent qu’ils n’ont pas réussi, d’autres donnent leur témoignage, et disent comment ils se sont sentis en recevant l’offense, et après leur décision de ne pas riposter. Ex. « Au moment où il m’a dit une injure je sentais de la souffrance, et après ma décision, la paix est venue ». Dans ces témoignages revenaient les mots souffrance, colère, paix… Suite à cette évaluation, ils ont vu qu’on pouvait échouer sans que ce soit dramatique ; ils ont vu aussi que plusieurs ont réussi. Tous veulent s’engager à vivre la non-violence. C’est étonnant, la force du témoignage !
Un soir, on reçoit un appel téléphonique de l’animateur sur place, à Nazareth. Deux jeunes viennent de fuir avec leur sac de linge, disant à quelques copains qu’un homme les a engagés pour travailler pour lui à Karagwe (5 heures de route en auto). Et comme ils doivent partir très tôt le lendemain, ils partent coucher chez cet homme. Avant que quelqu’un ait le temps de prévenir l’animateur, ils étaient disparus dans la noirceur. C’était le mercredi soir. L’animateur questionne les enfants…. Chacun exprime ce qu’il sait. Finalement nous savons que cet homme est le mari d’une femme à qui les enfants vont vendre du lait. C’est elle qui a d’abord parlé aux enfants et les a mis en contact avec son mari. Mais comme tout cela se passe en secret dans la nuit, nous sommes inquiètes. Est-ce un réseau de prostitution ? Ou d’entraînement au vol pour les gens de la forêt ? Ou une autre forme d’exploitation d’enfants ?
La décision est donc prise que dès 4.45 hres le lendemain, Devota, Frédéric (animateur) et deux disciples se rendraient au départ des bus. Ils assistèrent à tous les départs sans y voir nos deux fugitifs. Le vendredi, la dame n’est pas à son poste quand Devota s’y rend pour la rencontrer. Puis Devota apprend que la loi est très sévère si qq’un prend un enfant scolarisé pour le faire travailler. Finalement c’est le dimanche qu’elle réussit à rencontrer la dame. Celle-ci fait comme si elle connaissait à peine cet homme, et qu’elle-même n’a jamais entendu qu’il engageait des enfants pour travailler à Karagwe. Très sérieusement Devota lui explique que nous sommes responsables de ces enfants auprès de leur famille, et que, de plus, ce sont des enfants scolarisés. Elle insiste pour voir cet homme qui, bien sûr, n’est pas là. Elle ajoute qu’elle reviendra pour le rencontrer.
La femme a sans doute eu très peur qu’on prévienne la police. Il paraît qu’on aurait pu faire emprisonner cet homme pour longtemps. Elle a sûrement communiqué avec son mari à Karagwe.
Toujours est-il que le lundi matin, très tôt, il a pris les deux jeunes, les a mis dans une auto, disant qu’on les réclamait à la maison. L’auto les a amenés jusqu’à Ngara. Un homme inconnu est venu au Centre prévenir de leur arrivée. Puis, les deux jeunes sont arrivés, à la fois traumatisés, honteux, et contents de leur retour. Après avoir mangé, ils rencontrent Devota et partagent ce qu’ils ont vécu. Majaliwa devait prendre soin de 72 bêtes, vaches et veaux ; traire les vaches chaque matin avant de les conduire dans un autre pâturage. Barwani, prendre soin de 200 bêtes (vaches et veaux), mais sans avoir à les traire. Tous les deux devaient être avec les bêtes 24 heures par jour, coucher dehors avec les bêtes, et cela, 7 jours par semaine pour 10 $ par mois. Au départ, ils ne savaient rien de ce que serait leur travail.
Devota leur explique que s’ils veulent aller travailler, ils peuvent y aller, mais ne pas faire les choses en cachette et prendre le temps de dire au revoir. Elle les invite à réfléchir durant une journée ou deux pour décider s’ils veulent aller maintenant gagner de l’argent, ou s’ils veulent d’abord étudier. Les deux ont choisi de reprendre l’école, se trouvant très chanceux qu’on les ait cherché ; ils n’auraient jamais pu sortir de là. Ils n’aiment pas, et même refusent de parler de cette expérience douloureuse. C’est un enseignement pour tous les autres.
Ce sont des soucis de « parents », mais rares sont les parents qui ont 26 enfants-problèmes.
Quelques nouvelles brèves :
- Durant l’absence de Nicole (pour l’étude de la langue), nous avons la chance d’avoir avec nous deux novices, Jacqueline et Jeannine, qui sont des aides précieuses au Centre. Nous sommes heureuses et reconnaissantes de leur présence !
- Notre vache et son veau (qui est déjà devenu adulte) sont « enceintes », à un mois de distance… cette famille aussi grandit… et nos chèvres sont maintenant au nombre de 5… Nous espérons que cela devienne une aide de financement.
- Le gouvernement a décidé de fermer les classes de récupération à la fin de mars ; nous sommes en réflexion : devrons-nous ouvrir une classe de récupération au Centre pour nos jeunes ?
Belle fête de Pâques à chacun(e) ! Et au plaisir de se re-communiquer !
Nous, de Ngara, par Yvette
