mercredi 7 janvier 2009

Lettre de Soeur Nicole



Paix Amour et Santé
J'ai reçu une lettre de Soeur Nicole qui envoie ses voeux et qui nous donne des nouvelles du Centre.
Si vous voulez lire sa longue lettre vous comprendrez mieux ce qu'est Le centre Nazareti.
Bonne lecture
Noël-Ange

Bonjour à toi, La valise est prête, et demain je repars pour un ailleurs... mais avant je tiens à te donner de mes nouvelles, à toi qui m’encourage par ton courrier, qui t’intéresse à mon vécu, qui prie pour moi, qui pense à moi, ou tout simplement à toi avec qui je veux garder un lien.

Avant de te partager mon vécu je veux te dire merci pour tes voeux, tes messages... et je veux te souhaiter paix et amour... paix dans ton coeur, paix à partager... notre monde en a tellement besoin... que l’enfant de la crèche t’accompagne tout au long de la nouvelle année. Je suis désolée, mais le temps me manque de te rejoindre d’une façon plus personnelle.

Ma vie à Ngara. Pour les personnes qui n’ont pas eu de nouvelles depuis longtemps, Ngara est une petite ville en Tanzanie, proche de la frontière avec le Rwanda. C’est notre seul communauté en Tanzanie. Nous y vivons à trois, Yvette, Devota et moi. Et depuis deux ans nous y avons ouvert un centre pour enfants de la rue « Nazareti Center ». Yvette, canadienne, « garde la maison ». C’est-à-dire qu’elle prépare les repas, fait les courses, va à la banque, répare le linge des enfants, fait de la couture pour le centre (draps...) fait quelques lessives, rend notre petite chapelle plus priante... et elle suit de proche ce que nous vivons au centre. Devota est responsable de la construction au centre, et y fait toute la comptabilité... Elle s’occupe aussi de tous les enfants que nous suivons et aidons pour la scolarité, mais qui n’habitent pas au centre. C’est aussi elle qui suit le personnel que nous engageons...Elle a beaucoup de travail, part régulièrement à la recherche des matériaux, discerne avec Matete, le responsable du chantier, comment faire, où acheter le matériel... Et moi, j’organise la vie au centre, ou au moins,'j'essaie d’organiser la vie au centre, suis proche des enfants, les soigne, joue avec eux, travaille avec eux...

Notre Centre. Depuis deux ans nous avons ouvert un centre pour enfants de la rue... et en ce moment nous avons 25 enfants qui restent chez nous jour et nuit. La plupart ont vécu dans la rue, ont quitté la maison parce qu’ils ne se sentaient pas acceptés par la belle mère, le nouveau mari de leur maman, ou parce qu’il n’y avait rien à manger,... Au lieu d’être mal-traité, ils ont choisi la rue. Plusieurs ont été en prison pour vol, d’autres ont fait un petit job ici ou là... Mais ce qui est clair, ils ont connu des manques, matériels et affectifs... Ils ont connu la violence, ont du se battre pour vivre et survivre... Mais je pense que nous n’avons pas d’enfants qui ont vécu des mois, des années dans la rue. La plupart y ont passé une période relativement courte (des jours, un mois...) avant d’attérir chez nous. Et notre centre est devenu leur « chez moi », leur « home ». C’est surprenant que dans une petite ville comme Ngara il y a tant d’enfants de la rue. Ils ont entre 7 et environ 18 ans, mais nous n’avons pas de certitude sur leur âge, c’est « à peu près » qu’ils ont tel ou tel âge... Le plus petit est Damiani, qui était dans l’orphelinat des Srs de Calcutta, et comme il a de la famille, et qu’il devenait trop âgé pour rester à l’orphelinat, nous l’avons accueilli chez nous. Les enfants vont tous à l’école, sont encore en primaire. Quelques uns suivent les classes régulières, d’autres, qui ont commencé l’école étant plus âgés, sont dans la classe de récupération. Mais tous vont à l’école, cela est important pour nous. Nous formons une grande famille. Une maman est engagée pour préparer les repas en semaine, et en fin de semaine, les enfants s’occupent à tour de rôle de faire à manger. Ce sont aussi eux qui nettoient les dortoirs, qui veillent à la propreté de la toilette, de la salle, de la cour... Le soir, un éducateur vient nous remplacer au centre et passe la nuit avec les enfants...

Comment se passe la journée au centre. Le matin, les enfants se lèvent assez tôt, et prennent la bouillie de maïs. Après, ils y a des activités : aller cultiver au champs (nous avons acheté un terrain pour cultiver), ou travailler sur le terrain (sarcler, transporter de la terre, nettoyer...) ou bien il y a des jeux... Une maman vient préparer le repas du midi, et pendant les vacances, il y a des enfants qui l’aident. Le mercredi et vendredi après-midi les enfants font la lessive. Nous allons aussi règulièrement jouer au foot sur le terrain de la ville... et de temps en temps il y a un match contre une autre équipe... Le samedi Devota va au marché pour acheter la nourriture pour la semaine. Un groupe d’enfants la rejoint pour transporter choux, bananes, tomates, ... au centre. Le dimanche, la plupart des enfants viennent à la messe, et l’après-midi ils sont libre... et bien sûr qu’ils vont « en ville ». Le soir ce sont les enfants qui préparent la pâte qu’ils mangent avec les légumes que la maman a préparé pour le repas du midi et du soir.

Cela demande une grande adaptation aux enfants de vivre au centre. Dans la rue, ils sont libres, font ce qu’ils veulent, vont où ils veulent, laissent tomber ce qu’ils n’ont plus besoin là où ils veulent, et tout d’un coup ils arrivent chez nous et il y a des règles à respecter. Ils ont des permissions à demander, ils ont à être propre, à nettoyer, à mettre des déchets à tel endroit...ils ont à suivre un programme. Certains enfants ne sont pas capables et partent... d’autres ont des difficultés, mais petit à petit ils s’y mettent... Pour nous qui vivons avec eux cela demande beaucoup de patience, de persévérence.... de vouloir recommencer, de les aimer beaucoup...

Je vois que petit à petit la vie au centre s’organise, une structure se met en place, et je suis convaincu que cela va aider beaucoup les enfants, même si ce n’est pas évident pour eux...

Alors moi, je joue avec les enfants, je mange avec eux, je vais travailler avec eux, je les soigne, plie leur linge...en espérant qu’à travers ces activités, je fais circuler l’amour que je porte pour eux, je fais passer mes valeurs... Je leur apprend à respecter des règles, à ne pas tricher, à accepter que quelqu’un joue avec nous qui n’a pas la capacité mentale pour comprendre le jeu, à respecter l’autre, à perdre sans vouloir se venger, à avoir du plaisir ensemble, dans de simples choses... et je stimule leur créativité, dans le dessin, quand ils jouent avec les légos, quand ils font des montages, fabriquent des échasses, un vélo en bois, un camion... J’utilise ma propre créativité pour fabriquer des jeux, pour créer du nouveau... avec peu de choses. Et ça marche...Bien sûr que je suis encore bien limitée à cause de la langue. Je communique par quelques mots, des gestes, des traductions par Devota. Parfois cela nous fait rire, parce que j’ai compris autre chose que ce qu’ils ont voulu me faire comprendre, ou parfois c’est le contraire et cela donne des tensions. Mais bon, c’est un handicap de ne pas pouvoir communiquer avec les enfants, et c’était souvent source de frustration. En plus s’il y a un conflit entre les enfants je ne peux pas intervenir...

Au début, leur violence, la façon qu’ils se parlaient et qu’ils me parlaient venait chercher ma violence à moi, et mon impuissance de pouvoir comprendre me faisait agir, en donnant une tape, en criant. Mais petit à petit j’ai saisi que c’est par la douceur qu’on arrive plus loin. Alors quand je vois Sikujua qui prend une pierre pour lancer sur l’autre, je l’appelle et je le prend dans mes bras en lui disant avec douceur : « Sikujua, stop, OK ? » et souvent il me répond « oui » et il laisse tomber sa pierre. C’est un témoignage plus parlant que de crier et de me fâcher... Mais ce n’est pas toujours évident...

J’ai remarqué qu’ils ne prennent pas soin des matériaux, laissent traîner tout partout, ont tout de suite une pierre en main pour se défendre... et ils sont très exigents. Ils ont connu de grosses manques, et n’ont jamais assez, ni de nourriture, ni d’habits, ni de matériel pour l’école... le mot « mimi (qui veut dire moi) », et souvent sur leurs lèvres. Mais ils ont connu des manques, et c’est la conséquence de toute leur histoire, leur vécu. Et nous avons à les accueillir là-dedans... pour petit à petit les aider à être moins centré sur soi, à s’ouvrir un peu plus aux autres, à trouver un paix en dedans...à donner gratuitement...à se savoir aimé et à aimer l’autre... Déjà un bon projet pour nous qui n’avons pas connu de manques... Alors encore plus difficile pour eux.

Mais je suis convaincu que nous pouvons faire quelque chose avec eux. En les aimant, en leur montrant ce qu’ils ont de beau en eux, en leur valorisant... Pour le moment je ne peux pas faire plus que leur montrer ce que j’apprécie dans ce qu’ils font, l’aide qu’ils apportent, le moindre geste de gratuité que je vois... Mais c’est déjà ça...

Demain, je pars pour Mwanza, par bus, et je continue vendredi pour Musoma, où je vais apprendre le swahili pendant une periode de 4 mois. Et je t’assure que j’ai hâte, sachant que cela ne va pas être évident, parce que je n’ai pas de dons pour les langues, parce que je n’ai pas une bonne mémoire... Mais je suis très motivée pour y aller, parce que j’ai tellement hâte de pouvoir parler aux enfants, pouvoir relire ce qu’ils ont fait, dit... pour ainsi les aider à se construire, à grandir...

Quand je regarde ces 4 mois vécu ici à Ngara, je peux dire que ce n’était pas évident. Le travail au centre est très exigent, mais en même temps très passionnant. Tu es tout le temps sollicitée, tu n’as pas de moment pour toi. Et j’ai vu que la présence auprès des enfants est très importante. Organiser le temps (car c’est dans les moments vides, quand ils s’ennuient qu’ils pensent à préparer ou faire des mauvais coups), manger avec eux, jouer au foot, aux carte, aux billes.... avec eux, cela prend de l’énergie... et bon, je n’ai plus 20 ans moi non plus. Mais je sens que les enfants aiment que je joue avec eux, alors je le fais... C’est aussi ma façon de montrer qu’ils sont important pour moi, que je les aime...

Oui, je les aime, pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils ont à devenir. Je suis consciente que nous avons des gros défis à relever, mais pour moi, cela vaut vraiment la peine...tant qu’on n’a pas tout essayé...on ne peut pas dire que c’est impossible (paroles de Jeannine Guindon de l’IFHIM). Et j’y crois vraiment.

Je vois l’importance de vraiment travailler sur moi, de gérer mes énergies (ce qui est encore très difficile), de gérer mes frustrations, pour pouvoir accueillir davantage, pour pouvoir rester en ouverture ... pour pouvoir aimer...

Mais je pense que c’est ma place d’être là, que j’ai quelque chose à apporter, avec Yvette, et Devota à ces enfants blessés par la vie. Oui, c’est notre place d’être là...

Notre centre est en plein expansion. Nous avons construit un dortoir pour les enfants, et chacun a son lit, son matelas, couverture et drap.... Pour certains enfants la première fois dans leur vie qu’ils dorment dans un lit... Nous avons construit une petite salle (couvert par des tôles, mais ouvert sur les côtés, où les enfants mangent, jouent...Ce n’est pas l’idéal parce que quand il vente ou pleut, il fait froid, la pluie entre, c’est humide. Nous avons une étable avec une vache et un petit veau. La vache donne du lait pour les enfants, et aussi pour vendre. Et nous sommes en train de construire la résidence des soeurs, à l’intérieur de la clôture du centre. En ce moment nous louons une maison à 15 min de marche du centre. Mais par la suite nous allons vivre sur place. Bon d’être proche, mais avec le risque de toujours vivre dans son lieu de travail, car les distances sont vraiment petites... Et nous avons aussi le projet de construire une salle d’activités... Et là j’ai hâte de l’avoir... Mais c’est un projet, nous sommes en train de chercher de l’aide...

Donc tu vois, ça bouge, il y a de la vie qui circule... Mais au niveau construction, je vois que nous allons exercer notre patience, car les travaux n’avancent pas vite... c’est plutôt « pole, pole ».... Mais nous espérons...

Voilà un petit peu de mon vécu ici à Ngara, où nous espérons la pluie, car la terr est très sèche en ce moment, et s’il ne pleut pas, les gens vont perdre leurs récoltes... ce sera la famine. Et c’est déjà une région très pauvre. Ah oui, j’ai oublié de dire que notre centre est entourné de bananerais...et de petites maisons de gens très pauvres.... Nous les aidons pour la scolarité de leurs enfants... Oui, la région est pauvre... Les gens vivent de leur bananes, de leur peu de légumes...

A toi au loin, bonne route avec d’autres, pour construire un peu plus de paix dans notre monde. Nicole